"You can never be
too prepared" Max Brooks
II. Zombi contre vampire
Concernant le vampire et le vampirisme. Que cela soit sous sa forme « noble » ou sous sa forme « dégénérée » (le nosferatu), le vampire est bien loin du zombi. Certes, ils ont en commun la « morsure » et la « contamination » (bien que le nosferatu soit semble-t-il peu enclin à se propager), mais cette contamination n'est pas semblable. Souvent, on sous entend que la contamination vampirique est « volontaire », le vampire désire se créer un semblable. Mais, quand bien même elle ne le serait pas, il existe toujours un rapport hiérarchique entre contaminant et contaminé : le vampire le plus ancien est soit plus puissant, soit plus respectable. Ainsi, le contaminant est le membre alpha du groupe ou clan, il dirige et décide tel un chef de meute. En cela, ils n'ont pas le même rapport à la prédation. Là où le vampire, comme la ghoul, est discret et réfléchi, le zombi lui sa présente dans toute son horreur. C'est d'ailleurs une spécificité de ce « re-venant » : il agit de jour. Il n'a pas la limite du cycle naturel, comme damné il se présente en pleine lumière comme si Dieu lui-même l'assumait. Il n'est d'ailleurs pas en cela un damné, il est l'instrument même de Dieu pour son Apocalypse. Là où le vampire et la ghoul se cachent du regard divin dont ils se sont détournés, vivant dans l'ombre, dans le mal, le zombi marche et attaque en pleine lumière. Il est intéressant de voir à ce propos, comment le zombi est présenté : il est un instrument de Dieu pour punir les hommes (voir la citation dans l'article précedent), il est l'instrument du bien, le mal qui guérit, la punition qui fait le bien.
III. Zombi contre momie
Concernant la momie (ou sa version juive qu'est le golem). Le propre de ces êtres, c'est d'être aussi des agents de la punition : la momie obéit au principe de la malédiction et le golem au principe de la vengeance. Ces êtres sont eux aussi déterminés à tuer selon une justice antique. Alors, mis à part leur isolement (ils sont seuls et mués directement par le principe), y a-t-il d'autres différences avec le zombi ? Oui, revenant sur la question de la marche, il est important de noter que la momie où le golem marchent là où le zombi, lui, erre. Regardons un exemple de marche : L'Homme qui marche de Giacometti.
La marche se présente comme un acte volontaire. Même si l'individu doute de la pertinence de son acte, même s'il est angoissé (comme ici « décharné » et fragile, parce que sans lieu fixe et sans
but substantiel), le fait de marcher montre une détermination. Que ce soit une détermination principielle ou une autodétermination, il y a marche quand il y a décision. L'indécis ne marche pas,
il fait du sur place, il tourne, hésite, se perd davantage. Il erre. La momie (ou le golem) marche, elle suit des pas tracés par la justice elle-même. Elle est guidée vers un but, et rien ne peut
l'arrêter tant que sa besogne n'est pas achevée. D'ailleurs, elle disparaît une fois son devoir accompli. Le zombi lui est l'instrument d'une punition, mais dont le but est indistinct. Là où nous
attendrions du principe une effectivité claire, la punition des mauvais et la sauvegarde des bons, il n'y a rien de tel. Le zombi n'obéit visiblement à aucun principe, ou plutôt il n'obéit qu'à
un principe immanent : une pulsion. Détaillons ces deux aspects :
Premièrement, il devrait en tant que punition divine épargner les saints. Or, il n'épargne personne. Il tue sans distinction. Ce point finit par créditer la thèse immanentiste : comment une punition divine peut-elle être aussi indéterminée ? L'œuvre de Dieu peut-elle prendre une forme aussi sauvage ? et surtout aussi indéterminée ? Le zombi est l'image d'une Apocalypse sans fin, sans but autre que la pure fin : on ne voit aucun avènement derrière cela. C'est là que la thèse purement biblique et miraculeuse trouve sa plus grande faiblesse et que s'engouffre toutes les explications biologisante. Le zombi divin devrait avoir la détermination du golem ou de la momie, au lieu de cela, indéterminé, il erre, porté par le pur hasard.
Deuxièmement, à propos de ce hasard, il est clair que la marche même du zombi est intéressante. Poussé par une « faim », il n'a pourtant aucun besoin de ce qu'il ingère (à la différence encore de la ghoul ou du vampire). Ainsi, sa pulsion, qui est ce qui le motive pas excellence, est totalement absurde et incohérente ! Il suit une poussée qui ne mène à rien. Il se jette, pour ne pas dire qu'il tombe sur sa victime, de façon vorace ; il engloutie tout ce qu'il peut ; mais tout cela est sans effectivité. L'acte déterminant vise une fin inutile. Il a un appétit sans substance, il est une pure poussée sans fond.
Du fait de cette double explication nous voyons, que le zombi ne marche pas mais est bien au contraire dans l'errance. Le zombi est la représentation d'un être sans but, c'est-à-dire de l'homme qui, une fois ses pseudo-activités réglées (le travail, l'amour...) retrouve l'ennui et le non-sens de sa vie. Il y a dans ce personnage donc quelque chose de très proche de la thèse de Schopenhauer.
« Cet effort qui constitue le centre, l'essence de chaque chose, c'est au fond le même, nous l'avons depuis
longtemps reconnu, qui, en nous, manifesté avec la dernière clarté, à la lumière de la pleine conscience, prend le nom de volonté. Est-elle arrêtée par quelque obstacle dressé entre elle et son
but du moment : voilà la souffrance. Si elle atteint ce but, c'est la satisfaction, le bien-être, le bonheur. Ces termes, nous pouvons les étendre aux êtres du monde sans intelligence ; ces
derniers sont plus faibles, mais, quant à l'essentiel, identiques à nous. Or, nous ne pouvons les concevoir que dans un état de perpétuelle douleur, sans bonheur durable. Tout désir naît d'un
manque, d'un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu'il n'est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n'est de durée ; elle n'est que le point de départ d'un désir nouveau.
Nous voyons le désir partout arrêté, partout en lutte, donc toujours à l'état de souffrance ; pas de terme dernier à l'effort ; donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance.
[...] Déjà, en considérant la nature brute, nous avons reconnu pour son essence intime l'effort, un effort continu, sans but, sans repos ; mais chez la bête et chez l'homme, la même vérité éclate
bien plus évidemment. Vouloir, s'efforcer, voilà tout leur être ; c'est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur ; c'est par nature,
nécessairement, qu'ils doivent devenir la proie de la douleur. Mais que la volonté vienne à manquer d'objet, qu'une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà
tombés dans un vide épouvantable, dans l'ennui ; leur nature, leur existence, leur pèse d'un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à
l'ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances
dans l'enfer, pour remplir le ciel n'ont plus trouvé que l'ennui. »
Il semblerait que ce type d'apocalypse nous présente en fait, la dialectique de la vie elle-même. Les zombis sont la marque de l'ennui, tandis que les survivants, eux, sont les représentants de l'angoisse. Entre les deux, il n'est rien. En cela, le zombi n'est dirigé par rien, il est dans la désarticulation. Il n'a pas de volonté, juste une poussée sans fin, qui à chaque pas devrait cesser, disparaître, mais qui systématiquement (miraculeusement) réapparait : chaque pas du zombi est simplement une chute inachevée. Le zombi ne marche donc pas, il ne fait que se « re-lever » à chaque pas (voir l'exemple concret de la « zombiepride »).
IV. Zombi contre spectre
1. Ils ne se nourrissent pas des vivants, se contentant au pire de les « posséder » c'est-à-dire de
s'incarner à travers eux pour interagir avec la matière.
2. Car, tel est le propre de ces êtres : ils sont dénués de corps, ou du moins de ce qui est essentiellement
lié au corps, la matérialité. Ils sont pur esprit. Evidemment, en tant qu'esprit, ils cherchent à s'objectiver, donc ils cherchent des corps ou des objets (télékinésie) pour se
manifester.
3. On nous fera remarquer, qu'ils ont en commun avec la momie ou le golem, d'être des êtres vengeurs. Il est
vrai, que souvent le fantôme est motivé par un esprit de justice : on dit généralement qu'il est la trace résiduelle d'un passé traumatique. En fait, s'il est un être vengeur, il n'est pas
vraiment un être de justice : bien souvent, le fantôme hante des lieux dans lesquels il s'attaque à n'importe qui. Il est plus une colère indistincte qui se déverse sur tous ceux qui ont le
malheur de croiser sa route. Il est la représentation d'une passion destructrice inextinguible.
4. Le fantôme est aussi un être déterminé à stagner dans un lieu qu'il hante, il n'en déborde pas. Au mieux, il est entre deux mondes (celui des vivants et celui des morts) apparaissant par intermittence dans notre réalité, prisonnier d'une libération qu'il n'arrive pas à atteindre tout seul.
En conséquence, le fantôme comme mort-vivant, est la représentation d'une spiritualité qui refuse la scission
d'avec le corps. Que cela soit par peur du néant, par vengeance, pour la justice, par passion... nous avons là un esprit qui veut continuer dans la corporéité, et qui ne cesse de revenir à
l'incarnation. Il est donc entre deux, mais du fait de sa seule volonté, qui n'arrive pas à se couper du désir.