« Lorsqu'un vieil ordre économique, réputé efficace, se fendille, craque et menace de s'effondrer, il suscite immanquablement, dans le champ socioculturel, une nébuleuse de signes qui révèlent l'angoisse, le désarroi et les peurs des bénéficiaires de cet ordre. Dans leur confusion et leur égarement, les nantis, ignorant l'autocritique, négligent souvent de mettre en cause la logique et les principes de leur système. Ils préfèrent chercher ailleurs des raisons (toujours « imprévisibles ») pour expliquer leurs difficultés et la calamité qui les frappe. La tentation est grande alors de miser sur les forces obscures [...]. Par un habituel phénomène de déplacement, Hollywood entreprit, dans de telles circonstances, la productions de films dont l'intrigue reposait essentiellement sur un cataclysme, un fléau, un désastre ou une catastrophe qui survenait à l'improviste et bouleversait l'harmonie fragile d'une communauté. Cette calamité, pensons-nous, possède une fonction de véritable objet phobique permettant au public de localiser, de circonscrire, de fixer la formidable angoisse ou l'état de détresse réelle suscité, dans leur esprit, par la situation. » Ignacio RAMONET, Propagandes silencieuses, Chap. 4.
Le zombi en est venu lui aussi à fonctionner comme objet phobique. Il est en cela la représentation de deux choses dans le cinéma actuel. Primo, il est la représentation d'une peur panique des armes biologiques. En tant qu' « infecté », le zombi se rependant sans limite. Il est la manifestation d'une peur du terrorisme moderne dans sa forme « biologisante ». Il représente l'extrême difficulté que nous avons à identifier, enrailler ou juguler une épidémie. Il est aussi à ce propos, la manifestation d'un danger du monde sans frontière où le « libre échange » permet la libre circulation des biens et des personnes (la fin du film 28 semaines plus tard est très clair à ce propos). Dans un monde connecté et en interaction, il n'est plus de limite à la circulation d'un agent infectieux (voir la peur en Europe lors de l'apparition du H5N1 en Asie !). Deuxio, et cela depuis Romero, le zombi est le signe d'un monde chaotique où le bien-être de la consommation est remis en question. C'est le retour à la dure réalité d'un monde où les hommes sont solitaires, violents, abandonnés par le pouvoir bienveillant et contraint dès lors de rechercher leur survie seuls. Le zombi en ce cas nous ramène aux âges sombres (que nous considérons comme sombres) où nous avions à nous poser la question de notre survie, à nous inquiété pour le lendemain et à abandonner la recherche aveugle et personnelle de notre petit plaisir.
Le zombi comme monstre du cinéma d'horreur, a ainsi le même but que ces autres : produire une peur telle que les individus sont enclins à accepter la violence quotidienne (verbale, sociale, institutionnelle...) d'un système corrompu. En nous montrant le monde sans institution, le zombi participe à la création d'une catharsis. « Les films d'horreur [...] avec leurs créatures et leurs monstres inhumains, rendent la rue terne dans sa banalité. Presque hospitalière. Par rapport à l'effroi que distillent ces films, la misère semble soudain presque aimable, tolérable, bref, supportable. » Ignacio RAMONET, Propagandes silencieuses, Chap. 4. Le zombi est alors le lieu d'un « spectacle naïf » de la catastrophe impossible, qui nous apprend à accepter notre sort social en nous rappelant que pire peut advenir. Cela est redoubler d'une possibilité « matérielle » que ce se produise, puisque la cause en est humaine (nos armes biologiques). La peur, en cela, tout en étant distillée est limitée car nous gardons confiance en notre pouvoir et notre place dans la nature (l'homme est né pour être l'espèce dominante, et la société actuelle est le sommet de la création).
J'aimerais attirer votre attention sur le cas précis de la version 2007 de « Je suis une légende ». Là où dans le livre, Neville est le dernier homme faisant obstacle à une mutation devenue norme, dans le film, Neville est celui qui sauve l'espèce humaine de la disparition. Dans un cas il y a légende, parce qu'il y a histoire nouvelle qui suppose le dépassement (un être légendaire c'est celui qui fait partie d'un passé mythique) et dans l'autre cas, il y a légende au sens de ce qui fait le repère (le légende en bas de carte). La question est la suivante : qu'est-ce qui est normal ? qu'est-ce qui doit définir la norme ? Le propre des films apocalyptique c'est de montrer que toute norme est temporelle et vouée à être dépassée. Or, le propre des films actuels, et surtout des films-catastrophes, c'est de montrer que la norme actuelle résiste à tout car elle est le projet même de la nature. Le principe de « Je suis une légende » 2007 c'est d'abandonner le thème central du livre de Matheson : le darwinisme. La théorie darwiniste par du principe qu'aucune espèce, aussi évoluée soit-elle n'est le projet (la fin) de la nature, tout au contraire est le fruit du hasard. Le propre du film est donc de réintégrer dans un roman on ne peut plus darwinien une fin totalement créationniste !
Nous retrouvons ici tout le paradoxe de la modernité qui ne sait fondamentalement à quel saint se vouer. Nous vivons dans une société libérale : nous avons fait de la liberté une valeur fondatrice. Tout le problème est alors de savoir où elle s'applique ? Est-ce un projet politique ? Social ? Moral ? Economique ? Technique ? Naturel ? Le propre des réponses à ces questions, c'est qu'elles sont éminemment contradictoires. Nous retrouvons ici, toute l'absurdité des thèses libérales (ardemment défendue d'ailleurs par des intellectuels comme F. Fukuyama). Quel est le problème ? Toute notre société, comme toute société d'ailleurs, se pense comme fin de l'histoire (voir d'ailleurs à ce propos l'histoire de Rome selon Polybe). Le propre de notre société c'est de penser les démocraties-libérales comme le mode de vie voulu par la nature elle-même. En ce sens, notre mode de vie, de production, de consommation... seraient ce que l'homme (et la nature) pouvait faire de plus abouti. Mais, tout cela implique un double paradoxe fondamental :
Premièrement, nous sommes libres (il n'existe aucune valeur déterminée sous laquelle les hommes doivent
vivre) mais cela est voulu par la nature à titre de projet (donc déterminé).
Deuxièmement, nous sommes libres, mais cette liberté à la fois sociale, politique, techniques... doit se terminer ici, c'est-à-dire se poser comme détermination.
Tel est le paradoxe de l'œuvre de Fukuyama qui défendant les démocraties-libérales et leur cortège de réforme (morale, politique, économique...) tout en refusant d'entendre parler des conséquences techniques et biologiques de cette liberté. Soit l'homme doit obéir à des principes déterminés, et il n'est pas libre de se transformer (cloner, modifier génétiquement...) soit il n'obéit à aucun principe qu'il n'est pas lui-même forgé, et alors il peut réformer son propre corps et se lancer dans une post-humanité. La liberté technique et biologique est inadmissible pour le libéralisme qui au fond se découvre comme un véritable conservatisme dès que l'on quitte la question de droit de certains à s'enrichir aux dépends d'autres (c'est-à-dire la défense du capitalisme).
En conséquence, le film de zombi (comme les films-catastrophe d'ailleurs) possède un pouvoir particulier celui de se faire critique d'une société (voir le Monde diplomatique, Mars 2008) : en montrant que les normes actuelles ne sont que temporelles et fragiles, il montre un autre monde possible (des alternatives). Il est intéressant de voir que Romero a toujours tiré ses films dans ce sens. Mais dans notre société fragile et contradictoire, qui veut se croire indestructible et fin de l'histoire (« there is no alternative » voir le Monde diplomatique, Août 2007), le zombi n'est plus qu'un monstre sans avenir. Le zombi est le simple faire-valoir d'un système qui connaît des crises mais qui ne cesse de s'en remettre, parce qu'il est dans l'ordre des choses qu'il survive.
« Il est bien dans l'ordre des choses que le démantèlement du système économique d'après-guerre s'accompagne d'une attaque importante contre la démocratie effective - liberté, souveraineté populaire et droits de l'homme - sous la bannière de TINA, There Is No Alternative (il n'y a pas d'alternative). Ce slogan, inutile de le dire, n'est qu'une supercherie. L'ordre socio-économique particulier qu'on impose est le résultat de décisions humaines prises à l'intérieur d'institutions humaines. Les décisions peuvent être modifiées ; les institutions peuvent être changées. Si nécessaire, elles peuvent être renversées et remplacées, comme des gens honnêtes et courageux l'ont fait tout au long de l'histoire ». Noam CHOMSKY, Sur le contrôle de nos vies.
Le zombi doit rester la marque d'une catastrophe finale pour notre monde, qui plonge l'humanité dans un
nouvel ordre d'histoire, celle du post-humain. Voilà ce qu'apporte Romero, et voilà ce que certains studio ne veulent voir.
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