Dimanche 9 novembre 2008
Quand nous parlons du zombi, nous parlons d'un être qui n'est ni ressuscité (un être à nouveau vivant tel Lazard), ni réanimé (doté à nouveau d'une âme) mais bel et bien d'un mort qui possède en même temps des qualités propres habituellement aux vivants. La première et la plus importante de ces caractéristiques est le mouvement.

« When there is no more room in hell, the dead will walk the earth. »


Que le mort bouge n'est pas en soi un problème, ce qu'il l'ait c'est qu'il se meuve de lui-même. Le problème du zombi est son statut de mort qui marche. Comme tous les êtres inertes, il ne devrait posséder le mouvement que par « participation », c'est-à-dire qu'il ne devrait pas être un automoteur, mais seulement un être dont la cause du mouvement lui est extérieure. Tout le problème est qu'il retrouve par « miracle » (cause non naturelle, inexplicable) cette qualité propre aux vivants seuls. Tout le paradoxe du zombi est d'abord celui-ci : il est un être inerte et se mouvant.


Nous voyons ici, en quoi la thèse du « virus » ou de l' « agent chimique » est pauvre : comment une cause naturelle pourrait-elle produire ce qui est justement contre nature et contraire à tout raison. Il y a quelque chose de réducteur, en cela, lorsqu'il est question d'une cause purement immanente. Cette dernière propose de la science-fiction là où il ne peut y avoir que du fantastique. Tenter de rendre crédible ce qui ne peut l'être par définition, puisque contraire à toute logique (principe de non-contradiction), ne peut que décevoir. La nature (détermination parmi les déterminations) a perdue toute cohérence, il ne reste plus de norme à laquelle se fier.


Ainsi, le zombi marche. Mais, attention, dire qu'il marche, ce n'est pas dire comment il marche. D'abord, il est certain que le zombi n'est pas un être qui rôde. Le rôdeur est toujours celui dont on soupçonne la présence mais que l'on ne voit pas. Rôder consiste à menacer par une présence fantomatique, c'est-à-dire imprécise, incertaine. En cela, le zombi ne rôde pas. Pour le comprendre, il est nécessaire de distinguer le zombi de ses autres, c'est-à-dire des autres « re-venants » qui peuplent l'imaginaire collectif. Quels sont les personnages qui rôdent ?


I. Zombi contre goule


Tout d'abord, le zombi n'est pas une goule (ou « ghoul »). Le propre de la goule est d'être un personnage assez protéiforme qui est tour à tour décrit comme un mort revenu à la vie, un être dégénéré se nourrissant de cadavre, ou un humanoïde à figure animale (généralement canine) hantant les cimetières. Ce qui est certain, c'est que la ghoul n'est pas réellement contagieuse (elle ne transmet pas vraiment son mal), et reste de ce fait un être solitaire ou un être vivant en meutes très réduites. Le propre de cet être est de chercher, du fait de son régime (dévore des cadavres la plupart du temps mais à aussi une tendance à l'anthropophagie) et de sa monstruosité, à se cacher des hommes (voir Je suis d'ailleurs de H.P. Lovecraft). Monstre nocturne, sa survie dépend de sa discrétion et de sa capacité à penser ses actions (voir Night of the ghoul ou The Ghoul de Freddie Francis). Ainsi, nous avons là une bête meurtrière rôdant dans les vieilles demeures ou les villages, et guettant des proies isolées et faibles. Evidemment, le zombi n'est pas tel.


Premièrement, le zombi n'est jamais solitaire. Le propre du zombi c'est qu'il est toujours présenté comme une foule. Il n'est pas solitaire mais myriade ! Là où il y en a un, il y en a des milliers. Pire, le propre du zombi est d'accroitre son nombre sans cesse jusqu'au moment où il sera le seul résident sur terre (voir le simulateur d'invasion). Il phagocyte toute altérité. Il est à l'image de la nature, une force aveugle à ses autres qui pousse sans cesse et n'admet aucune résistance. Il est pure intériorité fermée à tout ce qui lui est étranger. D'ailleurs, c'est le nombre et non son indestructibilité qui fait sa force.


Deuxièmement, le zombi ne réfléchit pas. Son action n'est jamais rationnelle, elle n'est jamais l'œuvre d'une médiation consciente, mais au contraire elle est le pur fait de l'instinct. Le zombi est simplement poussé à agir, à se déplacer, à attaquer... il ne prévoit pas son action, il ne la prémédite pas, il se contente de suivre un schéma inscrit en lui qui, telle une habitude, le fait agir automatiquement. En cela, il avance vers le danger sans prendre garde à lui ; il se confronte à un obstacle sans chercher à la contourner, et continu de s'y opposer patiemment sans remettre en question son action. Le zombi est incapable de subtilité et de calcul, il est simplement là, clairement présent, attendant que ce qui lui résiste tombe de soi-même, ou que sa proie tombe d'elle-même entre ses mains. Il n'échafaude ni plan, ni tactique : il se contente d'être là attendant l'erreur de ses futurs victimes.


A ce propos, il existe un intérêt à étudier le personnage du zombi. En effet, le zombi est l'image même de la mort. Qu'est-ce que la mort ? Si nous ne nous intéressons ni à la mort comme état ou comme acte, mais plutôt comme évènement, nous comprenons par le zombi ce qui la définit. « La mort est l'accident par excellence » Henri Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, chap. II. La vie est une perpétuelle prise de risque, elle est un jeu de hasard où chaque action détient une potentielle blessure : la mort est partout, il suffit simplement de mal calculer sa prise de risque, et elle surgit mécaniquement. Ne dit-on pas que l'on peut mourir partout, même simplement en se levant le matin ou en traversant la rue, du fait d'une simple « faute d'attention » ? La vie réclame de l'activité, mais toute activité est risque ! La vie en cela est fragile, et l'attention nous permet d'éviter une mort qui attend simplement une faute de notre part. Tel est le zombi ! Simplement là, il attend que sa victime oublie le danger, ou manque d'attention dans son calcul d'obtention des fins, il lui suffira de tendre la main pour la saisir. La vie comme prise de risque et jeu constant avec la mort, est personnifiée par cet être qui ne se cache pas et qui attend avec une infinie patience la faute du vivant qui est contraint d'agir par nature.

Par Грэнко Нэкровыч (Grenko Nekrovitch) - Publié dans : Cryptozoologie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 9 novembre 2008
De ce fait, nous pouvons séparer le zombi de trois autres formes de « re-venants » : premièrement, le zombi n'est pas un vampire, deuxièmement, il n'est pas une momie, troisièmement, il n'est pas un spectre.

II. Zombi contre vampire


Concernant le vampire et le vampirisme. Que cela soit sous sa forme « noble » ou sous sa forme « dégénérée » (le nosferatu), le vampire est bien loin du zombi. Certes, ils ont en commun la « morsure » et la « contamination » (bien que le nosferatu soit semble-t-il peu enclin à se propager), mais cette contamination n'est pas semblable. Souvent, on sous entend que la contamination vampirique est « volontaire », le vampire désire se créer un semblable. Mais, quand bien même elle ne le serait pas, il existe toujours un rapport hiérarchique entre contaminant et contaminé : le vampire le plus ancien est soit plus puissant, soit plus respectable. Ainsi, le contaminant est le membre alpha du groupe ou clan, il dirige et décide tel un chef de meute. En cela, ils n'ont pas le même rapport à la prédation. Là où le vampire, comme la ghoul, est discret et réfléchi, le zombi lui sa présente dans toute son horreur. C'est d'ailleurs une spécificité de ce « re-venant » : il agit de jour. Il n'a pas la limite du cycle naturel, comme damné il se présente en pleine lumière comme si Dieu lui-même l'assumait. Il n'est d'ailleurs pas en cela un damné, il est l'instrument même de Dieu pour son Apocalypse. Là où le vampire et la ghoul se cachent du regard divin dont ils se sont détournés, vivant dans l'ombre, dans le mal, le zombi marche et attaque en pleine lumière. Il est intéressant de voir à ce propos, comment le zombi est présenté : il est un instrument de Dieu pour punir les hommes (voir la citation dans l'article précedent), il est l'instrument du bien, le mal qui guérit, la punition qui fait le bien.


III. Zombi contre momie


Concernant la momie (ou sa version juive qu'est le golem). Le propre de ces êtres, c'est d'être aussi des agents de la punition : la momie obéit au principe de la malédiction et le golem au principe de la vengeance. Ces êtres sont eux aussi déterminés à tuer selon une justice antique. Alors, mis à part leur isolement (ils sont seuls et mués directement par le principe), y a-t-il d'autres différences avec le zombi ? Oui, revenant sur la question de la marche, il est important de noter que la momie où le golem marchent là où le zombi, lui, erre. Regardons un exemple de marche : L'Homme qui marche de Giacometti.




La marche se présente comme un acte volontaire. Même si l'individu doute de la pertinence de son acte, même s'il est angoissé (comme ici « décharné » et fragile, parce que sans lieu fixe et sans but substantiel), le fait de marcher montre une détermination. Que ce soit une détermination principielle ou une autodétermination, il y a marche quand il y a décision. L'indécis ne marche pas, il fait du sur place, il tourne, hésite, se perd davantage. Il erre. La momie (ou le golem) marche, elle suit des pas tracés par la justice elle-même. Elle est guidée vers un but, et rien ne peut l'arrêter tant que sa besogne n'est pas achevée. D'ailleurs, elle disparaît une fois son devoir accompli. Le zombi lui est l'instrument d'une punition, mais dont le but est indistinct. Là où nous attendrions du principe une effectivité claire, la punition des mauvais et la sauvegarde des bons, il n'y a rien de tel. Le zombi n'obéit visiblement à aucun principe, ou plutôt il n'obéit qu'à un principe immanent : une pulsion. Détaillons ces deux aspects :


Premièrement, il devrait en tant que punition divine épargner les saints. Or, il n'épargne personne. Il tue sans distinction. Ce point finit par créditer la thèse immanentiste : comment une punition divine peut-elle être aussi indéterminée ? L'œuvre de Dieu peut-elle prendre une forme aussi sauvage ? et surtout aussi indéterminée ? Le zombi est l'image d'une Apocalypse sans fin, sans but autre que la pure fin : on ne voit aucun avènement derrière cela. C'est là que la thèse purement biblique et miraculeuse trouve sa plus grande faiblesse et que s'engouffre toutes les explications biologisante. Le zombi divin devrait avoir la détermination du golem ou de la momie, au lieu de cela, indéterminé, il erre, porté par le pur hasard.


Deuxièmement, à propos de ce hasard, il est clair que la marche même du zombi est intéressante. Poussé par une « faim », il n'a pourtant aucun besoin de ce qu'il ingère (à la différence encore de la ghoul ou du vampire). Ainsi, sa pulsion, qui est ce qui le motive pas excellence, est totalement absurde et incohérente ! Il suit une poussée qui ne mène à rien. Il se jette, pour ne pas dire qu'il tombe sur sa victime, de façon vorace ; il engloutie tout ce qu'il peut ; mais tout cela est sans effectivité. L'acte déterminant vise une fin inutile. Il a un appétit sans substance, il est une pure poussée sans fond.


Du fait de cette double explication nous voyons, que le zombi ne marche pas mais est bien au contraire dans l'errance. Le zombi est la représentation d'un être sans but, c'est-à-dire de l'homme qui, une fois ses pseudo-activités réglées (le travail, l'amour...) retrouve l'ennui et le non-sens de sa vie. Il y a dans ce personnage donc quelque chose de très proche de la thèse de Schopenhauer.


« Cet effort qui constitue le centre, l'essence de chaque chose, c'est au fond le même, nous l'avons depuis longtemps reconnu, qui, en nous, manifesté avec la dernière clarté, à la lumière de la pleine conscience, prend le nom de volonté. Est-elle arrêtée par quelque obstacle dressé entre elle et son but du moment : voilà la souffrance. Si elle atteint ce but, c'est la satisfaction, le bien-être, le bonheur. Ces termes, nous pouvons les étendre aux êtres du monde sans intelligence ; ces derniers sont plus faibles, mais, quant à l'essentiel, identiques à nous. Or, nous ne pouvons les concevoir que dans un état de perpétuelle douleur, sans bonheur durable. Tout désir naît d'un manque, d'un état qui ne nous satisfait pas ; donc il est souffrance, tant qu'il n'est pas satisfait. Or, nulle satisfaction n'est de durée ; elle n'est que le point de départ d'un désir nouveau. Nous voyons le désir partout arrêté, partout en lutte, donc toujours à l'état de souffrance ; pas de terme dernier à l'effort ; donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance.
[...] Déjà, en considérant la nature brute, nous avons reconnu pour son essence intime l'effort, un effort continu, sans but, sans repos ; mais chez la bête et chez l'homme, la même vérité éclate bien plus évidemment. Vouloir, s'efforcer, voilà tout leur être ; c'est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur ; c'est par nature, nécessairement, qu'ils doivent devenir la proie de la douleur. Mais que la volonté vienne à manquer d'objet, qu'une prompte satisfaction vienne à lui enlever tout motif de désirer, et les voilà tombés dans un vide épouvantable, dans l'ennui ; leur nature, leur existence, leur pèse d'un poids intolérable. La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui ; ce sont là les deux éléments dont elle est faite, en somme. De là ce fait bien significatif par son étrangeté même : les hommes ayant placé toutes les douleurs, toutes les souffrances dans l'enfer, pour remplir le ciel n'ont plus trouvé que l'ennui. »

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, Livre IV, §§. 56-57.


Il semblerait que ce type d'apocalypse nous présente en fait, la dialectique de la vie elle-même. Les zombis sont la marque de l'ennui, tandis que les survivants, eux, sont les représentants de l'angoisse. Entre les deux, il n'est rien. En cela, le zombi n'est dirigé par rien, il est dans la désarticulation. Il n'a pas de volonté, juste une poussée sans fin, qui à chaque pas devrait cesser, disparaître, mais qui systématiquement (miraculeusement) réapparait : chaque pas du zombi est simplement une chute inachevée. Le zombi ne marche donc pas, il ne fait que se « re-lever » à chaque pas (voir l'exemple concret de la « zombiepride »).


IV. Zombi contre spectre


Enfin, le zombi n'est pas un spectre, un poltergeist ou encore un fantôme. Ces êtres sont certes des revenants eux aussi, mais à la différence des autres dont nous avons déjà parlé :


1. Ils ne se nourrissent pas des vivants, se contentant au pire de les « posséder » c'est-à-dire de s'incarner à travers eux pour interagir avec la matière.

2. Car, tel est le propre de ces êtres : ils sont dénués de corps, ou du moins de ce qui est essentiellement lié au corps, la matérialité. Ils sont pur esprit. Evidemment, en tant qu'esprit, ils cherchent à s'objectiver, donc ils cherchent des corps ou des objets (télékinésie) pour se manifester.

3. On nous fera remarquer, qu'ils ont en commun avec la momie ou le golem, d'être des êtres vengeurs. Il est vrai, que souvent le fantôme est motivé par un esprit de justice : on dit généralement qu'il est la trace résiduelle d'un passé traumatique. En fait, s'il est un être vengeur, il n'est pas vraiment un être de justice : bien souvent, le fantôme hante des lieux dans lesquels il s'attaque à n'importe qui. Il est plus une colère indistincte qui se déverse sur tous ceux qui ont le malheur de croiser sa route. Il est la représentation d'une passion destructrice inextinguible.

4. Le fantôme est aussi un être déterminé à stagner dans un lieu qu'il hante, il n'en déborde pas. Au mieux, il est entre deux mondes (celui des vivants et celui des morts) apparaissant par intermittence dans notre réalité, prisonnier d'une libération qu'il n'arrive pas à atteindre tout seul.


En conséquence, le fantôme comme mort-vivant, est la représentation d'une spiritualité qui refuse la scission d'avec le corps. Que cela soit par peur du néant, par vengeance, pour la justice, par passion... nous avons là un esprit qui veut continuer dans la corporéité, et qui ne cesse de revenir à l'incarnation. Il est donc entre deux, mais du fait de sa seule volonté, qui n'arrive pas à se couper du désir.


Par Грэнко Нэкровыч (Grenko Nekrovitch) - Publié dans : Cryptozoologie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus