« Sous quelque angle qu'on le prenne, le présent est sans issue. »
Si l'idée d'un « guide » est quelque chose de rependu en des temps démocratiques, où rien ne doit rester
secret, où tout doit être accessible, où tout néophyte doit pouvoir se prétendre connaisseur et savant, il reste important de noter la spécificité de tout guide « de survie ». L'idée d'un tel
travail n'a de sens que dans monde en crise. L'idée d'un guide de survie ne peut germer que dans l'esprit d'une civilisation malade, dans l'esprit d'une civilisation qui sent sa fin approchée à
grands pas. En fait, pourrait-on dire, notre monde sent déjà sa fin venir, et pressentant le choc d'un avenir incertain, il règne déjà autour de nous un certain parfum d'apocalypse.
Les alarmistes ont toujours existés, évidemment. L'homme a toujours aimer se faire peur, et penser sa propre
fin, évidemment. La décadence est la plus vieille idée du monde, et cela fait tant de siècle que cela dure qu'on finit par se lasser de l'attendre... évidemment. Pourtant, il y a bien quelque
chose qui rôde dans les esprits. La peur des cracks, de l'insécurité, du terrorisme, des virus, de la pollution, des extraterrestres, des abeilles tueuses, de l'anthrax, du bug de l'an 2000, de
son voisin, de sa belle-mère, etc., révèle une angoisse certaine pour l'avenir. Ces objets n'ont évidemment aucun intérêt, ce sont tous des épouvantails que nous nous sommes inventés. En effet,
tous se cherchent des objets sur lesquels fixer cette angoisse. Peu importe la nature de ces objets, ils ne fonctionnent que comme « structure défouloire », donnant au moins une satisfaction
phobique aux individus qui trouvent là, durant un instant, un exutoire cathartique. Non, ce qui est intéressant, c'est le fond commun à tous ces objets, c'est-à-dire la nécessité de se faire peur
et d'apprivoiser sa peur avec des fictions. Au-delà de ces angoisses ponctuelles et particulières, il y a certainement une angoisse de fond. Une angoisse informe qui, fonctionnant sur le modèle
de l'intuition, structure aujourd'hui une vie qui se sent plus que jamais fragile.
Se poser la question de l'identité de cette fragilité c'est évidemment risquer de rentrer dans des débats
sans fin sur ce que certains nommeront les « signes annonciateurs ». Ainsi, partout, nous entendons parler de certains délitements. Mais, à qui faut-il faire confiance ? Et d'ailleurs faut-il
écouter ces alarmistes ?
Certains souligneront le délitement avancé et irrémédiable des institutions sous toutes leur formes. Qu'il
s'agisse des institutions sociales, incapables de venir en aide à un peuple de plus en plus misérable ; qu'il s'agisse des instances éducatives, poumon de toute culture, qui deviennent une
fabrique de la bêtise et une prison-garderie chargée d'occupée une jeunesse désenchantée ; qu'il s'agisse des institutions économiques et financières, qui n'ont jamais montrées autant de
fragilité et une telle injustice assumée ; qu'il s'agisse des institutions politiques qui n'ont jamais montrées si peu d'idéaux et de convictions, et qui ne sont plus que le réservoir d'une
ambition insane ; qu'il s'agisse des institutions policières et juridiques, qui agissent désormais ouvertement et impunément en total opposition avec la loi qu'ils sont sensés défendre ; etc., il
est vrai que les arguments ne manquent pas. Il est vrai que les institutions elles-mêmes et surtout leur responsables, sentent bien ce gouffre de l'à venir. Le resserrement du pouvoir autour de
l'exécutif, le déchaînement répressif... nous montrent que nous sommes déjà dans la logique des derniers expédients. Toutes les crises s'intensifient et s'accélèrent, toutes sont plus
liberticides et violentes, toutes nous montrent l'impuissance des autorités.
Mais d'autres souligneront le délitement de nos points de maîtrise, réels et symboliques, sur la nature.
Pendant des années, nous avons crus en notre pouvoir sur la nature, nous avons crus que nous en étions « maître et possesseur », mais l'inquiétude écologique nous montre, elle aussi, que cela
n'était que fiction. Nous sentons que cette maitrise n'était que relative. La peur d'un déchainement soudain et incontrôlé de la nature, ou encore d'un déséquilibre de son harmonie et de sa
stabilité, voilà ce que certaines voix nous serines depuis quelques temps.
Il en est encore, ce qui est plus intéressant du fait de sa généralité, pour souligner le délitement de
l'espoir lui-même. Regardez, le vocabulaire qui nous entoure et que chaque jour nous entendons : alternance, altérité, altermondialisme... nous sommes dans une logique de l'Autre assumée.
Partout, sous des formes divers et variées, les peuples, les individus, les représentants, appellent à un « autre chose », un « autre monde ». Que cela soit le point de vue écologique,
économique, politique, technique, spirituel, moral... tous demandent un changement et l'attendent. Partout raisonnent les appels : appel à la violence, appel à la révolte, appel à la
destruction... partout nous sommes invités à passer à l'action. Là, nous n'en sommes plus au stade du « pressentiment », de l'interprétation contestable et contestée, nous sommes dans l'attente
même de ce changement. Et il est intéressant de noter avec ces alarmistes, que peu importe la forme que prendra le changement. Peu importe les motivations et les résistances, il semblerait que
nous soyons les premières victimes de notre monde, et que nous rêvions d'en finir avec lui. Le présent est mort pour nous et nous le savons. La démultiplication des guides « de survie » n'est
plus en cela un signe annonciateur, c'est un signe d'une conscience claire d'un avenir mort pour nous.
En fait, chercher des signes, c'est déjà connaître la fin. Et, pourrions nous dire, à chacun ses signes, car
à chacun sa fin ! Au milieu de toutes ces voix, nous pouvons y voir tout et rien. Pire, chaque interprétation de la « Fin » se voit dénoncée et remise en cause par des « explications », par la
mise à jour des causes d'une telle angoisse. Et là encore, les débats font rage... Certains nous parlerons de causes socio-politiques. Ils nous dirons qu'il n'y a là qu'une manipulation cachée,
une volonté de créer la peur pour mieux dominer et diriger cette multitude à laquelle on ne fait que parler de liberté (voir les travaux de Chomsky). Plus simplement, d'autres nous dirons qu'elle
est une conséquence d'un monde social en crise, où les rapports de travail n'étant ni justes ni égalitaires, une domination pousse à colère et à la révolte. Certes, il est vrai que les mouvements
anarchistes réapparaissent après un siècle de sommeil, il est vrai qu'une insurrection devient inévitable, et il est encore vrai que les mouvements sociaux deviennent aussi violents
qu'incontrôlés... oui, la foule est hystérique! Des explications, toujours des explications. Qu'elles soient existentielles, religieuses, psychanalytiques, etc., les explications n'ont jamais
manquées.
Alors, que dire ? Une chose et une seule : toutes ces interprétations, explication, justifications,
dénonciations... doivent être abandonnées. Toutes sont trop partielles et partiales pour nous être d'une quelconque utilité. Tout cela est d'autant plus inutile, qu'en ces temps d'ordre mondial
nous le savons, ce qui nous guette cette fois-ci c'est le désordre mondial. Nous n'inventons rien, tout cela a déjà écrit ! Il suffit de relire John Campbell, un auteur méconnu de
science-fiction, qui est pourtant celui qui a pourtant donné à Asimov ses fameuses trois lois de la robotique, pour voir dans ses nouvelles post-apocalyptiques, le double talon d'Achille de la
modernité : le machinisme et la sur-division sociale du travail.
Certes, jamais une société ne fut aussi opulente et aussi productive, mais jamais une société ne fut en
retour aussi fragile. La triste vérité est la suivante : nous ne savons plus rien faire. Nous ne sommes plus autonomes ; jamais nous n'avons été aussi dépendants de ce qui nous entoure. Le
moindre dérèglement, et nous voilà incapable d'effectuer les tâches les plus simples, et même tout simplement incapable de survivre. Regardez ce qui est dit dans les films catastrophe depuis
quelques temps, la formule « retourner à l'âge de pierre » est devenu un véritable leitmotiv (voir notamment, Die Hard 4 ou encore Los Angeles 2013). Emettez l'hypothèse d'attenter à un détail de
notre système (l'électricité, l'informatique, l'information...), le voilà si fragile qu'il semble s'écrouler dans son entier. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous paniquons à l'idée d'en
être privé. Nous savons fabriquer de l'électricité avec des centrales nucléaires, mais si demain tous les ingénieurs meurent, savons-nous seulement faire du feu ? Nous le savons tous, notre
interconnexion implique la solidarité: les états, les banques... trouveront toujours chez l'autre un soutient. Mais, le jour où tous nos sommets, tous nos colloques, toute notre volonté n'y
feront plus rien, le jour où toute notre organisation et nos gardes-fous tomberont, alors c'est le pouvoir humain lui-même qui aura cessé. Comme le souligne Max Brooks dans World War Z,
dans la société postindustrielle, fondée sur une économie de service, est si hautement complexe et spécialisée, que chaque individu ne peut travailler que dans l'espace étroit d'une structure
compartimentée. Que deviendra un consultant, un représentant, un commercial... quand le monde s'écroulera ? Le fait est qu'une grande majorité de la population est condamnée au moindre
frémissement de la structure sociale, car très peu ont une force de travail et les connaissances utiles à la survie (de soi et du groupe).
Mais, il y a un autre point faible dans la modernité. Un point que Campbell n'avait pas vu. Cette troisième
fragilité, elle aussi largement soulignée par Max Brooks, c'est la gloire de la modernité elle-même: la mondialisation. Nous avons fait le tour de notre monde, et tous nous sommes connectés.
L'information circule en quelques secondes d'un bout à l'autre du globe, les marchandises, les personnes, en quelques heures. Qu'on le veuille ou non, il n'est plus de frontières physiques. Les
seules frontières sont celles des institutions, et nous savons qu'elles sont largement poreuses. Qu'est-ce qui empêchera une révolte, un virus, une panique... de se répendre ? Rien. Nous le
savons, il n'y a plus de lieu ou se cacher. Quand la chute se produira, quelque part, tel un enchaînement de dominos, les nations s'écrouleront les unes après les autres, et il n'y aura nulle
place où se cacher, nul part où attendre.
Plus qu'une conscience de la fragilité ou de la finitude, ce qui domine la modernité, c'est la pensée du
tout ou rien. La modernité a ressuscité la peur de l'an mil, et cela nous étreint depuis la guerre froide et la possibilité de son apocalypse nucléaire. Plus que jamais nous croyons à ces
années « de grâce » car plus que jamais nous connaissons notre avenir. Alors, la survie, devient une fin possible. Au milieu de notre débauche de bien-être, au milieu d'un monde de pur désir,
le besoin primaire, les aspects les plus utilitaires, et les questions de « sureté naturelles » réapparaissent. Face à l'incertitude d'un futur que l'on sait nécessairement chaotique au niveau
mondial, la question de la survie dépasse celle du plaisir et de la jouissance. Mais, qu'est-ce que « la survie » ? Elle est la question du rapport entre l'homme et son milieu, selon la seule
lumière de la nécessité. C'est la question de la détermination, de la saisie de l'essentiel. Comme question, elle est l'occasion d'un point sur soi, sur sa nature et sur ce qui doit-être. Elle
est le lieu d'un recueillement et d'une relativisation de la menace.